mercredi 29 décembre 2010

Tel fils, tel père, ou la jouissance démythifiée

La fonction mythique du père fut d’abord introduite par Freud dans Totem et tabou : l’enjeu était de fournir un fondement et une explication, fussent-ils purement théoriques, à cette grande découverte freudienne issue de la clinique qu’est le principe de répétition, lequel amène à supposer à la fois une jouissance absolue mais perdue, recherchée mais jamais retrouvée, et la détermination essentiellement sexuelle de ladite jouissance en tant que liée à la castration et à l’impossible possession de la Mère. Or ce qu’apporte la répétition n’est jamais la trace ou plutôt le signifiant même de la jouissance primordiale : celle-ci n’a jamais “existé” (sinon dans un pur réel anhistorique) et il n’existe pas plus de signifiant adéquat pour la dire. Freud invente donc un mythe qui puisse tenir lieu de référence ; ce mythe c’est celui du père de la horde primitive se réservant pour lui-même la jouissance de toutes les femmes, et donc le privilège d’une jouissance sans fin. De plus elle peut être dite absolue puisqu’elle ne se distingue pas de la Loi que le père fait régner en obligeant les fils à se contenter d’expédients, c’est-à-dire d’abord à refouler leur désir pour la mère. Puis vient le temps historique de l’Œdipe, celui du héros tragique. En tuant le père et en le mangeant, les fils pensent s’ouvrir enfin un horizon de jouissance mais, étrangement, ne lèvent pas le refoulement qui au contraire s’accentue, s’intériorise sous la forme de la culpabilité et parfois de la névrose. Car le meurtre du père révèle le désir pour la mère, et désormais la loi du père (mort, mais incorporé) et la jouissance (perdue, mais obsédante) sont séparés : la jouissance de la mère est interdite et non plus seulement impossible. La place du père est peut-être vide, mais comme telle elle est pour le moins dissuasive.

On voit donc que le mythe d’Œdipe — ou le conflit des désirs — repose sur le mythe du Père primitif dont l’enjeu est la jouissance. Dans la perspective du premier, le Père se ramène effectivement au Nom-du-Père, comme l’écrit Lacan, au Père mort qui en tant que Loi ordonne de désirer (et donc de ne pas jouir de la mère) ; alors que pour le second mythe, le Père n’a pour lui que son ex-sistence mythique de père jouisseur, lequel ne peut ordonner de jouir que dans le cadre de la perversion. Tandis que la jouissance directement intimée par la mère conduirait le fils à la psychose. Dans tous les cas l’instance du grand Autre (paternel ou maternel) confisque la jouissance et même inhibe le désir. Déjà, par définition, il n’est possible de s’identifier au Père, au Nom-du-Père, que dans la position de fils : le sujet est ce fils et, à moins de lorgner du côté de la fille et de son “autre jouissance”, s’il existe quelque chose de tel, il est condamné à ne pas jouir ou à faire résonner la mort dans ce qu’il lui reste de jouissance. S’avise-t-on pourtant qu’au cœur même du mythe, le sujet de la jouissance n’est pas comme tel un père mais un fils, c’est-à-dire le phallus de la mère ? Le père a toujours été le “petit père”, dans les parages de la psychanalyse, tirant sa jouissance de la mère. C’est bien ce que reconnaît implicitement Lacan en privilégiant, au travers et au-delà du mythe freudien, la jouissance maternelle, la jouissance de la Chose. Entre l’hypothèse théorique de Lacan qui est plutôt, dans le cadre de la psychose, la dévoration de l’enfant par la mère, et le mythe freudien qui correspond en fait au viol des filles par le père, la psychanalyse nous présente la jouissance comme étant tour à tour l’avantage d’un fils idiot et l’apanage d’un père abruti : tel père tel fils, ou plutôt (comme on l’a suggéré) tel fils tel père ! Ne verra-t-on pas enfin le fils dans sa position de sujet assumer la jouissance ...du père, on veut dire jouir de ce symptôme qui métaphorise le Nom-du-Père et condense sa jouissance en un endroit de sa chair ?