mercredi 29 décembre 2010

Réjouissances

L'occasion de rapprocher Joie et Jouissance nous est offerte par l'étymologie, puisque ces deux mots viennent du même verbe latin Gaudere qui signifie "se réjouir". La "réjouissance" serait donc le dénominateur commun, le point de convergence entre joie et jouissance. La philosophie traite ces phénomènes de joie et de jouissance d'abord comme des problèmes, et la psychanalyse plutôt comme des symptômes ; d'un côté il n'y en a pas assez, il en manque, de l'autre il y en a trop et c'est suspect. Elles sont respectivement soumises aux conditions d'un "effort" et d'un "désir" qui représentent leur dénégation davantage que leur affirmation, et ne parviennent guère à se rejoindre dans la pensée contemporaine. La philosophie, qui s'intéresse depuis longtemps à la joie comme une expression de la sagesse ou une qualité morale, évacue parallèlement la jouissance en tant que corporelle. La psychanalyse, elle, fait grand cas de la jouissance (en tant qu'originellement nocive, il est vrai) mais évacue complètement la signification et la réalité de la joie. Je propose donc de compenser ce déficit de jouissance, patent en psychanalyse, par le caractère traditionnellement positif de la joie en philosophie, et de former en associant les deux le concept de réjouissance.D'où l'intérêt de ressusciter, en parallèle ou en synergie, quelques éléments de l'histoire de ces concepts pour forger celui de réjouissance, en radicalisant toutefois le "passif" d'où ils procèdent : en l'occurrence l'identité réelle du "réjoui" (-sans réjouissance) plutôt que le manque d'une jouissance (sans joie) ou d'une joie (sans jouissance).

D'un point de vue métaphysique, de quoi jouit-on essentiellement ? De l'être. La jouissance est d'abord possession de son être et de soi-même, par le biais d'une maîtrise plus ou moins naturelle ou rationnelle. Les philosophies de l'antiquité assimilent au fond la jouissance et le bonheur, mais font peu de cas de la joie réduite à une simple allégresse. Or on sait que l'ontologie métaphysique ne va pas sans une théologie, que l'être en tant qu'être se laisse interpréter comme Etant suprême. Dans l'optique chrétienne, l'être qui vraiment jouit et dont on jouit vraiment est le créateur lui-même, l'être cause de soi, qui jouit de sa propre perfection et des perfections qu'il donne. Dieu donne et crée par amour. D'où cette fois un lien entre jouissance et amour plus qu'entre jouissance et bonheur (la jouissance n'est pas de ce monde, contrairement au bonheur). Il est clair également que l'amour pour la divinité comporte une joie synonyme de paix spirituelle, d'état dépourvu d'inquiétude. Joie et jouis sance peuvent ici se confondre. Mais l'homme aussi est capable de perfections, d'acquérir des perfections, et c'est la raison principale pour laquelle il éprouve de la joie. C'est la thèse de Spinoza qui privilégie ce que Descartes appelait la "joie intellectuelle". Rappelons le dé but de la citation : "La joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande per­fection..." indiquant que c'est la connaissance, l'accroissement des connaissances qui pro cure la joie et non directement une perfection de ce type. On en restera longtemps à cette idée, en philosophie, que la joie n'est pas un état (fût-il profane comme le bonheur, ou mystique comme la contemplation) mais un mouvement dynamique, un transport de l'âme tout entière essentiellement passager. D'où une certaine déception quand même dans le sillage de la joie, dans la mesure où elle alterne avec des moments d'attente, de doute, voire de tristesse... Bref, si la joie et/ou la jouissance est une possession, elle reste inévitablement en défaut, car dans la pensée métaphysique l'homme se compare toujours avec plus puissant, plus jouissant que lui...

Le point de vue moral et juridique contredit cette idée de possession. En morale, il est question de nos relations avec autrui. Tenons-nous en à un exemple, celui de l'amitié. Qu'est-ce que jouir de ses amis ou éprouver de la joie à cause d'eux ? On peut dire que cet amour consiste à se réjouir de leur présence, voire plus abstraitement de leur existence (ainsi que l'affirme Aristote). C'est conforme à la thèse qui associe jouissance et existence, mais l'on ne peut plus identifier jouissance et possession. En effet, selon Kant, l'amour du prochain en général et des amis en particulier se fonde moins sur le désir de les posséder (comme dans la passion amoureuse) que sur le respect d'une distance. Si je perds cette dis tance et ce respect, je perds mon ami. De même le prochain, pour rester prochain, ne doit pas être trop proche. Et il n'est pas question que je jouisse de mon prochain, qui est une personne morale, comme d'une chose. Il en va de même dans le domaine juridique où la jouissance se dit "usufruit". Ici le "droit de jouissance" entre en contradiction avec le "droit de propriété". Cela veut dire que l'on peut user d'un bien, en profiter, en bénéficier, mais qu'il ne nous appartient pas : il est interdit d'en abuser, de l'user irrémédiablement, de le détruire ou de le vendre. On a donc la satisfaction d'un bien sans en avoir la propriété. C'était déjà implicite dans le sens religieux : on dit que Dieu nous "prête" vie, et après cela on peut effectivement jouir de la vie, mais sans en disposer soi-même. De la même façon il est agréable de jouir d'une bonne santé, mais la vie peut nous la donner comme nous la retirer, sans crier gare. On trouve encore usage de cette jouissance-usufruit dans le langage amoureux ou matrimonial. Jusqu'au 18è siècle la femme est condamnée à être la propriété de quelqu'un, elle n'a pas de droits attachés à sa personne. Le premier propriétaire, avant le mari, étant le père. Ainsi le galant, le fiancé, n'a que la jouissance ou l'usufruit de la fille... ce qui, bien entendu, nous amène au sens proprement sexuel de la chose.

Selon l'usage malgré tout le plus courant du terme, la jouissance c'est le plaisir, l'extase, voire précisément l'orgasme. Un renversement d'importance se produit : l'on passe en effet d'un sens objectif de la jouissance (où l'on jouit de quelque chose, le mystique jouit de Dieu, Dieu jouit de l'être, le galant jouit de sa fiancée) à un sens subjectif : c'est le sujet qui jouit (de son corps ou d'une partie de son corps). Il est évident que, historiquement, la jouissance physique s'est heurtée à la morale. Le discours de la morale laisse entendre que c'est mal et que ça ne peut apporter aucune joie véritable. Témoin la masturbation. Tout le monde s'y est mis pour la condamner : la religion qui y voit une forme de possession démoniaque ; la morale au nom des valeurs spirituelles et du tabou de la consommation, de la dépense gratuite ; et de façon plus hypocrite, la médecine qui pendant des siècles a diagnostiqué les pires maladies et les pires débilités pour ceux qui s'adonnaient à la masturbation (cela rend sourd, etc.). Cette hypocrisie médicale prend la forme d'un paradoxe, révélant bien les limites du discours de la science : comment la masturbation pouvait-elle passer pour contre-nature au moment précis où, scientifiquement, son caractère naturel et universel de venait parfaitement observable ? Parce que justement ce discours contient un impensé, plus exactement se fonde sur un refoulement (Lacan dira une forclusion) qui n'est pas sans rap port avec la pensée du sujet (Lacan y situera le cogito cartésien). C'est en partie contre ce discours (même s'il s'en réclame stratégiquement) que Freud avance son concept d'inconscient.

Quelque chose change radicalement avec Freud et la psychanalyse. Celle-ci ne s'intéresse pas à l'être, à l'homme, ou au monde en général, mais toujours à un sujet parti culier. Et précisément à ce qui ne va pas chez un sujet, notamment dans son rapport avec la jouissance ; il y va aussi d'une déperdition extérieure de "joie", cette fameuse "dépression" qui conduit le plus souvent les sujets chez un psychiatre ou un psychanalyste. Pour autant on va voir que quelque chose, en théorie, ne change pas : la jouissance reste globalement négative, non plus problématique mais symptomatique. Quant à la joie, il n'en est presque plus question — sinon indirectement à travers l'intérêt pour le mot d'esprit, un certain "bonheur de l'expression" lacanien voire le thème tardif d'une "éthique du bien-dire". Le psychanalyste (du moins dans l'exercice de sa fonction) n'est pas quelqu'un de "joyeux", c'est le moins que l'on puisse dire. Cela se comprend puisque sa fonction, d'une certaine manière, est de "faire le mort", ou de tenir la place du mort. La place de la jouissance, jus­tement, en tant qu'elle manque.

Freud ne confond jamais la jouissance et le plaisir. Il y a un au-delà du principe de plaisir qui tient au fait que l'homme parle. Freud n'emploie pas vraiment le concept de jouissance, mais il explique comment dans ses expériences de satisfaction, l'être humain est toujours amené à rechercher la répétition. Or une satisfaction ne se répète jamais à l'identique ; entre la première et la deuxième fois il s'est glissé mentalement un signe, un symbole de l'objet désiré. Prenons le cas des soins qu'une mère apporte à son enfant. Celui-ci éprouve le plaisir de la satisfaction de ses besoins, mais il éprouve quelque chose en plus du fait que c'est sa mère, prévenante, aimante, parlante, qui le lui donne. La jouissance se situe à ce ni veau. (Il en ira évidemment de même dans l'acte sexuel : la jouissance ne se distingue nullement par sa globalité par opposition à la localité du plaisir, mais comme ce qui provient de l'Autre ou ce qui a été ravi à l'Autre.) Si l'enfant veut se remémorer et ressusciter cette jouissance, et plus seulement ce plaisir, il faut qu'il en passe par tout un univers symbolique qui est apporté par la mère. De ce fait sa jouissance est totalement dépendante de cette mère qui fait figure de grand Autre absolu. D'une certaine façon on peut dire que la mère jouit de l'enfant : c'est sa chose ; et de fait elle imprime sur cette chose (d'abord par le toucher) des marques de jouissance indélébiles (toute une carte érogène qui sera à déchiffrer ou à lire plus tard... par d'autres). Mais l'on peut dire aussi que l'enfant jouit de sa mère comme d'une Chose extraordinaire, ou cherche à en jouir absolument, le plus possible.

Or justement ce n'est pas possible, et même interdit. D'abord parce qu’ordinairement une mère ne s’en laisse pas compter, elle met naturellement un frein à ce désir, désir de jouissance transmué en demande d’amour. Surtout cette jouissance de l'Autre, de la Chose maternelle (au double sens du génitif, objectif et subjectif), reviendrait dans l'absolu à réaliser l'inceste. Cela existe chez certains animaux : on voit par exemple des femelles ravaler leur progéniture... Retenons, pour ce qui nous concerne, ce grand principe : on ne jouit pas de l'Autre — c'est-à-dire du corps de l'Autre — comme tel. Pas seulement de la mère : on ne jouit jamais complètement du corps d'un autre homme ou d'une autre femme. On n'a jamais vu ça, on voit pas comment. Sauf à le dévorer, donc. Or on sait que le cannibalisme même correspond à une pratique rituelle, donc symbolique (le cannibale ne "mange" son semblable ni par faim ni par plaisir, mais par croyance). La seule jouissance autorisée et possible sera donc filtrée par le symbolique: Lacan la nomme "jouissance phallique". Ce concept de Phallus indique que la jouissance de la mère est à jamais inter-dite par une parole, qu'elle provienne directement de la mère, du père, ou mieux encore de l'échange entre ces derniers témoignant clairement que la (jouissance de la) mère n'est pas toute pour l'enfant. Evidemment "phallus" fait plutôt référence au père, et à l'homme en général, car c'est la mère qui est originellement désirée, donc le père qui dans le réel fait barrage à la jouissance. Mais sa signification reste d'abord symbolique, à savoir que la jouissance de l'Autre est toujours traversée, déviée, contrariée par le langage. Ceci a des conséquences sur la jouissance corporelle de tout un chacun. Comme on ne peut pas posséder l'Autre dans sa globalité, le corps de l'Autre est en quelque sorte découpé symboliquement et fantasmatiquement par le langage. La jouissance se trouve réduite à une partie du corps de l'Autre, mais aussi de son propre corps, en tant que fantasmée. Lacan appelle cela "objet 'a'" ou "plus-de-jouir" — "plus" parce que situé au-delà du principe de plaisir. Cela peut d'ailleurs prendre la forme d'une douleur, d'une souffrance. C'est bien ainsi que les psychanalystes le repèrent : cela se confond avec le symptôme, avec le mal dont souffre le patient. Son mal est psychique parce que sa jouissance est essentiellement psychique. Le névrosé, en général, s'interdit de jouir, mais il jouit surtout de s'interdire : c'est le corps (symptôme) qui fait les frais de cette contradiction.

Dans un tel contexte la joie se trouve réduite à une simple manifestation d'humeur, accompagnant éventuellement les aléas de la jouissance phallique, plutôt "phaïllique" comme on l'a vu. Au niveau de la jouissance sexuelle, en tant que phallique, chacun connaît le "spleen post-coïtal" ! ; le symptôme qui appartient à la même catégorie engendre, cela va sans dire, moins souvent la joie que le dépit et le désespoir ; enfin la jouissance de la parole (phallique bien entendu) semble à part égale, ou alternativement, excitante et déprimante, aisée et éprouvante. Le statut de la joie serait-il mieux servi par ce que Lacan appelle enfin l'"autre jouissance", une jouissance supplémentaire hors langage (donc non phallique et non fantasmatique) que seules les femmes semblent connaître ? La thèse de Lacan est que toutes les femmes sont concernées par la jouissance phallique, et donc aussi par le plus-de-jouir, mais elles ne le sont pas-toutes, pas entièrement. En réalité cette jouissance supplémentaire soulève un problème de fond concernant le statut du corps dans son rapport avec le signifiant, qu'on ne saurait réduire au symbolique. La notion d'un "corps joyeux" ne laisse pas d'être séduisante ni même adéquate avec celle d'un corps expressif ou signifiant, si l'on admet que la joie est malgré tout expression, communication... Mais cette définition du "corps parlant" (qu'on trouverait aussi bien chez un Merleau-Ponty) reste pour le coup très idéaliste et très problématique, largement en deçà des avancées promises ou effectives du concept analytique de jouissance, ancré sur le réel de la clinique.

Il reste que le point de vue analytique se complaît lui-même dans la frustration et le vertige d'une jouissance essentiellement divisée, ou indéfiniment repoussée. Cet a priori de la perte, plus important que la jouissance elle-même, en efface presque tout contenu de plaisir et de joie au regard du sujet. La psychanalyse se montre exemplairement névrosée dans la mesure où elle substitue à la jouissance un pur désir de jouissance — une jouissance refoulée dans les limbes et les mystères de la sexualité féminine (la jouissance "supplémentaire" de Lacan), à tel point que la psychanalyse, en parfaite hystérique, se résout à interroger l'"autre femme" (une quelconque Diotime) sur ce qui la fonde. On peut compenser ce déficit de jouissance, patent en psychanalyse, par le caractère traditionnellement positif de la joie et former en associant les deux le concept de réjouissance. La réjouissance ne peut se laisser décrire comme interdite, névrosée, crispée, fantasmée, etc. ; elle est réelle ou elle n'est pas ; on est réjoui ou pas Mais la joie au sens philosophique avait ce défaut d'être outrageusement spiritualisée, idéalisée : la jouissance apporte une dimension corporelle. Elle se conjugue même, inutile de le nier, avec les « plaisirs de la vie » ; elle réconcilie la psychanalyse avec un hédonisme toujours à réinventer. La réjouissance pourrait ainsi se définir comme la joie du corps tout en comblant une double incapacité : d'une part celle de la philosophie à penser la joie comme corporelle, d'autre part celle de la psychanalyse à en tendre la jouissance comme effective, et à préserver la joie.