mercredi 29 décembre 2010

Obscénité de l'art

De toutes les conséquences du christianisme, l’art baroque n’est pas la moins remarquable en ce qu’il nous fait toucher, si l’on peut dire, ce que c’est qu’être un corps. La passion du Christ fut d’abord d’être un corps, plutôt que le fait d’en avoir un. Corps sacrifié, supplicié, mais exprimant aussi sans la moindre retenue l’obscène jouissance de l’Autre. Ce qui dépasse les canons du goût voire de l’entendement, dans le baroque, c’est cette recherche d’une jouissance située complètement en dehors de la scène phallique. Quête perverse d’une jouissance et d’une souffrance également absolues ; corps boursouflés et tordus comme agités d’une violence (d’un vide) intérieure qui les porterait à une assomption paradoxale ; corps sans âme ou ayant avalé leur âme comme on avale sa langue ; corps mâchant du vide eux-mêmes dévorés par un grand Autre monstrueux, livrés à une pulsion orale sans fin.

L’obscénité c’est que cette jouissance absolue de l’Autre n’existe pas ; l’art baroque c’est de le montrer. Lacan peut donc écrire dans Encore : “nulle part comme dans le christianisme, l’œuvre d’art comme telle ne s’avère de façon plus patente pour ce qu’elle est de toujours et partout — obscénité”. Ceci dit l’absence de copulation ne signifie pas un manque phallique, comme le sait très bien Lacan, puisqu’aussi bien ces corps — et leur modèle, le corps christique — sont d’une certaine façon le phallus. Alors pourquoi privilégier autant le christianisme dans cette approche de l’obscène jouissance de l’Autre ? Sans doute parce que l’Autre y apparaît comme Un Autre, lieu de la parole et de la Vérité, suppléant idéal au non-rapport sexuel et possibilité de le dire. Si bien que selon ce schéma l’art serait reconduit à sa fonction expressive, celle d’exprimer la jouissance impossible, c’est-à-dire la souffrance-jouissance. Ce n’est pas sans raison que Lacan se reconnaît lui-même dans ce baroquisme qui est dénégation autant qu’exhibition de la jouissance.

Il faut donc cesser de dire que le baroque “exprime” ou évoque quoi que ce soit. Si tout art est obscène (l’art et non les corps représentés), comme le dit Lacan, c'est parce que tout art est essentiellement baroque ; non pas simplement comme expression (ambivalente) de la jouissance dans ce qu'on appelle le "baroque", mais comme expressivité en tant que telle obscène, donc en tant que jouissance. C'est en ce sens que tout art est obscène, voire baroque, littéralement une jouissance de la scène.