mercredi 29 décembre 2010

"Il n'y a pas de rapport sexuel, mon cher"

La formule lacanienne “il n’y a pas de rapport sexuel” ne prend véritablement son sens que resituée dans son contexte, dans sa version “compète”, à savoir : il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible ou formalisable. De toute façon cette formule s’appuie sur une première dont elle est la conséquence logique : “La femme n’existe pas”. Pour que La femme existe, dans son universalité, il faudrait supposer qu’“au moins une femme” puisse faire exception à la fonction phallique, comme c’est le cas du côté de l’homme, avec le mythe d’“Un Père” soustrait à la castration et par-là même fondateur de l’ordre phallique. Ainsi s’explique, selon Lacan, toute modalité universelle, par l’exclusion nécessaire d’“au-moins-un”. Pour qu’un rapport soit inscriptible, maintenant, dans les termes de la logique, il doit vérifier un rapport d’attribution conjoignant deux éléments possédant tous deux un caractère universel. Or justement ce caractère est ce qui fait défaut à la femme, de sorte qu’on ne peut pas écrire, au regard de la fonction phallique, que l’homme est le phallus de la femme exactement comme la femme est le phallus de l’homme. Cela est impossible car la femme n’est “pas-toute” dans la fonction phallique, ne pouvant pas s’identifier à un signifiant tel que le “Nom-du-Père”, représentant le Phallus dans l’ordre du langage, qui par sa fonction d’exception doit rester nécessairement unique. Il ne peut exister deux exceptions à la règle, sauf à poser deux sortes d’exceptions radicalement différentes. C’est pourquoi Lacan importe de la logique intuitionniste un type d’exception ne concluant pas de la négation d’une fonction à l’existence d’un élément contraire. Ce n’est pas parce qu’il n’existe pas, en l’occurrence, de femme ne satisfaisant pas à la fonction phallique, qu’il en existe une y répondant tout uniment. Ce n’est pas une contradiction simple, comme celle qui oppose le nécessaire “moins-un” paternel au possible “tout-un” masculin”, mais plutôt une indécidabilité entre l’impossible de l’exclusion à la loi phallique (caractérisant la Chose maternelle) et la contingence du “pas-tout” de la femme dans cette même fonction. L’exception féminine n’est pas fondée, comme la masculine, sur une exclusion en extension (qui équivaut à la castration en compréhension, pour le sujet lui-même) mais plutôt sur une division interne : le “pas-tout” (traduisant le fait en extension que les femmes, contrairement à ce qui est dit, ne sont “pas-toutes” les mêmes). On en arrive à la conclusion, concernant la jouissance, qu’“elle est vouée à ces différentes formes d’échec qui constituent la castration, pour la jouissance masculine, la division pour ce qu’il en est de la jouissance féminine" (Lacan, Le savoir du psychanalyste).

Soyons d’ailleurs plus précis : si au regard de la castration, le Père symbolique se pose en “moins-un” (non castré) contraignant le reste de l’humanité à une jouissance partielle, en revanche au regard de la jouissance il fait bien office d’“au-moins-un” (jouissant pleinement), donc “plus-un” condamnant les autres à la castration et au désir insatisfait (voire à la névrose). Le sujet, dans son instable existence, n’a de cesse d’osciller entre ce plus et ce moins un. Du côté féminin maintenant, il n’y a “pas-une” (soit 0) Mère non-castrée qui ne rende les femmes à “encore-une” (infinie) jouissance, à une “autre jouissance” que la jouissance phallique, pour laquelle la Mère, comme telle, s’est sacrifiée. Ce rapport s’inverse à nouveau si l’on part de la jouissance : en effet la Mère incarne cette jouissance de l’Autre (de la Chose) comme “un-tout” qui, en tant qu’impossible, rend proprement contingente ou “pas-toute” la castration des femmes. Bref, entre les touts et les pas-touts, les uns et les zéros, la castration et la jouissance, on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de “rapport”, même inscriptible. Certes il n’y a pas de rapport sexuel (ou d’“acte” sexuel, dit par ailleurs Lacan), au sens où ce rapport signerait la possibilité d’application d’une fonction de nature à faire loi, au sens mathématique de ces termes. La loi du désir, et la jouissance, ne sont pas “applicables” et donc inscriptibles de la sorte. L’ordre sexuel jaillit d’une béance “antérieure” et plus abyssale que le simple jeu de la rationalité mathématique. Dont acte. Mais comme le dit lui-même Lacan, “L’il n’y a pas de rapport sexuel n’implique pas qu’il n’y ait pas de rapport au sexe" (Lacan, L'Etourdit) “Des rapports” peuvent s’écrire et s’énoncer, donner lieu à des mathèmes, comme par exemple ce qui concerne la jouissance féminine : “D’être dans le rapport sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient, radicalement l’Autre, la femme est ce qui a rapport à cet Autre" (Lacan, Encore). Il n’y a pas de rapport sexuel, pas de rapport entre les sexes, mais il est possible de formuler un ou des rapports entre les jouissances : c’est ce que les mathèmes de la sexuation expriment rigoureusement. Ce qui ne s’écrit pas comme tel, condensée par aucun signifiant, c’est assurément la jouissance elle-même — d’où l’amour qui compense et qui, malgré tout, ne cesse pas d’écrire… ce qui ne peut l’être. Il n’y a pas de rapport entre les sexes, mais il y a un rapport entre les jouissances et, ajoutons-nous, un rapport de jouissance tout court. La jouissance n’est autre que ce champ de rapports, ce champ d’inscriptions qui par ailleurs, il faut bien le reconnaître, n’est pas autre chose que le sujet lui-même, toujours sur la sellette entre castration et jouissance.