mercredi 29 décembre 2010

Le tabou de la tendresse

Dans Les origines de l'amour et de la haine (1935), le psychiatre Suttie relevait un véritable et indubitable « tabou de la tendresse ». Chacun peut voir en effet qu'on n'accepte les manifestations de la tendresse qu'entre parents et enfants ou bien entre amoureux. En tout autre occasion, le geste tendre paraît plus inconcevable et déplacé que bien des manifestations grivoises ou obscènes. Pourquoi prendre la main, effleurer la joue ou les cheveux de l'autre sont-ils des actes si difficiles et quasiment impossibles à assumer spontanément ? Mis à part certains contacts autorisés et coutumiers (comme la poignée de mains ou la tape « amicale », sans oublier l’inévitable « bise » - double, triple, quadruple…), et malgré l’essor d’un nouveau souci de soi corporel, l’on ne se touche guère dans nos sociétés occidentales. Dans ce contexte, oser la tendresse physique s’avère être une gageure non seulement entre personnes étrangères mais également entre amis. Quelques fois, bien sûr, les douceurs du regard et les accents tendres de la parole peuvent suffire ; il n'empêche que, même sous ces formes relevées et déjà spiritualisées, la tendresse paraît difficilement soutenable au long cours. Elle est davantage l'exception que la règle.

Y aurait-il donc un tabou de la tendresse plus coriace, plus originel encore que celui de la sexualité ? Freud considérait la tendresse comme un élément de la vie sexuelle en général, l'un des deux courants — le plus stable et le plus durable — de la « psychosexualité », à côté du courant proprement sexuel ou génital. Le comportement amoureux normal ou idéal réunit justement les deux aspects, à l'adolescence lors du choix d'objet amoureux, ou plus tard dans le mariage qui consolide ce lien et ce choix dans le temps (Freud insiste sur le fait, non négligeable, que cette fusion parfaite des deux courants est rarissime : ce couple, donc le couple en général, fonctionne mal). Concernant la genèse du courant tendre, les textes freudiens sont loin d'être univoques même si une explication générale s'en dégage : la tendresse serait l'expression d'un désir désexualisé, dévié de ses buts sexuels, notamment après le refoulement situé lors de la période de latence. Il reste que si ce mouvement est bien un résidu des motions sexuelles primitives, toujours lisibles et sous-jacentes à l'affection, inversement le courant le plus ancien de l'histoire individuelle, comme le reconnaît Freud lui-même, n'en est pas moins la tendresse : les attouchements de la mère sur l'enfant lors des premiers soins, l'inscription de la « lettre » (Leclaire) du désir et de la jouissance sur le corps du sujet, les « mamours » et les câlins, etc..

Allons plus loin, risquons une hypothèse somme toute assez peu freudienne : si la tendresse n'est pas seulement une conséquence du refoulement, et pour finir une forme de ces pulsions sociales comme l'affection ou l'amitié ; si elle existe également dès les premiers rapports, s'affichant jusque dans la pulsion et le narcissisme ; pourquoi ne pas admettre l'existence d'une tendresse "primordiale", comme une « passibilité » ou une « tactilité » originelle dont même le narcissisme primaire serait issu ? On comprendrait mieux, dès lors, l'enjeu psychique et surtout social du tabou dont elle continue de faire l'objet. Ce n'est pas la sexualité que refoule la tendresse en la déviant et en l'édulcorant, c'est cette tendresse primordiale que la sexualité tente de refouler aussi bien par l'interdit que par l'injonction perverse de jouir. Mais c'est aussi cette tendresse - assez peu "sentimentale" - que la vie sexuelle - par bonheur - permet de retrouver en de rares occasions.