mercredi 29 décembre 2010

Le passage de l'amibe

" A casser l’œuf se fait l’Homme, mais aussi l’Hommelette. Supposons-la, large crêpe à se déplacer comme l’amibe, ultra-plate à passer sous les portes, omnisciente d’être menée par le pur instinct de la vie, immortelle d’être scissipare. Voilà quelque chose qu’il ne serait pas bon de sentir se couler sur votre visage, sans bruit pendant votre sommeil, pour le cacheter."  (J. Lacan, Ecrits)

Lacan a fait de la libido un organe, un simple organe dont il nous narre ici la mythique apparition et comme un avant-goût de ses vagabondages futurs. En effet il faut voir dans la libido, si on l’assimile purement et simplement à la jouissance, cette “chose” qui s’écoule et qui erre, accompagnant les sujets, aimant se fixer en symptômes ou fantasmes et générant des comportements étranges. Bref, les manifestations “libidineuses” sont, comme on le sait, inépuisables. Il faut néanmoins revenir sur la genèse de ce concept, véritablement au cœur de la doctrine analytique et gros de quelques unes de ses ambiguïtés, au point que selon certains la théorie de la libido n'est autre que la théorie de la jouissance. Au départ de cette genèse l’on trouve évidemment Freud et sa thèse d’une “énergie psychique” comme moteur des phénomènes inconscients. Pour compenser le naturalisme pesant des premières formulations freudiennes, Lacan précise que la notion de libido “se situe dans la ligne traditionnelle de toute théorie comme telle”, en l’occurrence, elle n’est rien moins qu’“une forme d’unification du champ des effets psychanalytiques”. Plus tard, dans La relation d’objet (Séminaire IV), il justifie la métaphore énergétique en soulignant que, tout comme la notion d’énergie en physique, il s’agit d’une simple pétition de principe, un outil conceptuel permettant de poser de façon au moins virtuelle comme équivalentes des manifestations qualitativement différentes, et de les évaluer à l’aune d’une commune mesure. Il s’agit précisément de la libido et l’on comprend dès lors qu’elle soit unique, sous la forme du désir génital masculin. Car c’est bien du désir qu’il s’agit en réalité : “La libido permet de parler du désir en des termes qui comportent une objectivation relative”. Il faudra au moins l’invention du mythe de l’“hommelette”, que Lacan surnomme encore “lamelle”, pour que la problématique de la jouissance se "greffe" réellement sur cette libido plutôt décrite d’abord en termes de désir. Ce qui se trouve mis en avant désormais, ce n’est plus la propension de l’être humain à se complémenter d’une moitié, comme dans le mythe d’Aristophane, voire à se complimenter, si l’on peut dire, narcissiquement, mais c’est plutôt la part de l’Autre et de son désir, voire de sa jouissance, directement dans la partition et la perte originelle du sujet voué à la recherche “non du complément sexuel, mais de la part à jamais perdue de lui-même”. D’où la définition de la libido comme cet “organe essentiel à comprendre la nature de la pulsion” ; entendre donc que cet organe, comme “irréel” ou mythique, est à situer au champ de l’Autre et de sa jouissance (irréel étant ce qui nous échappe du réel : l’Autre). Celle-ci, peut-on dire, prend le pas sur le désir à s’incarner dans le corps de quelque scarification, de quelque matérialisation de l’organe : c’est le cas par exemple du tatouage où il est clair que “l’entaille a bel et bien la fonction d’être pour l’Autre d'y situer le sujet" (Lacan).