mercredi 29 décembre 2010

La théorie perverse de la jouissance

Si la perversion n’est pas cet accomplissement de la jouissance qu’elle prétend être, c’est bien parce qu’elle est d’abord un savoir, une conformité avec la jouissance et une volonté de jouir plus qu’une jouissance réelle. Elle relève d’une tension subjective qui laisse peu de marge à l’Autre pour intervenir, notamment au titre du sujet supposé savoir que pourrait incarner l’analyste. Entre la volonté de jouissance et le désir de l’analyste, si je puis dire, ce n'est pas le grand amour ; contrairement au névrosé, le sujet pervers n’est aucunement en position de demander ou d’exiger un savoir sur ce qui lui manque, puisqu’il pense ne manquer de rien et incarner le savoir nécessaire à toute jouissance. Ce qu’il ne sait pas néanmoins c’est qu’il a, comme tout le monde, un inconscient, apparaissant dans le discours de l’autre, et que cet autre — fût-il réduit à un objet — est nécessaire au déploiement de son fantasme. Celui-ci consiste à atteindre la jouissance à travers le savoir et le pouvoir sur un objet inanimé, réduit à l’abjection ou lié par un contrat, mais il révèle une structure bien plus complexe. En réalité, l’autre est moins objet que sujet dans la structure de ce fantasme, et il est connu que le pervers tente de provoquer l’angoisse de l’autre beaucoup plus que sa destruction matérielle ; et c’est le pervers lui-même qui est objet, qui se place en position d’objet pour assurer la jouissance d’un Autre situé en dehors de la scène. Traduisons : il est lui-même le fétiche signifiant le phallus restitué à la mère. Cet Autre, doublant le premier “autre”, il l’incarne aussi bien au niveau de son moi conscient (alors qu’au niveau inconscient, on a vu qu’il se situait comme objet), un moi “fort” qui se veut maître de sa jouissance et de celle des autres. Mais ne nous y trompons pas : cette volonté de complétude, qui est déni de la castration, suppose la reconnaissance implicite de ce qu’il faut dénier, de sorte que le fantasme pervers fonctionne effectivement comme défense. Contre quoi ? Non pas contre la castration, laquelle est bien intégrée (sinon sous n’aurions tout simplement pas à faire à des “sujets”), mais contre la jouissance elle-même qui, si elle était effective, en tant que pure jouissance de l’Autre, abolirait le sujet. Tel est le fond de la doctrine lacanienne. Le déni pervers de la castration protège de la jouissance, car si le sujet doit se faire objet pour préserver la non-castration de l’Autre, il se coupe lui-même de toute possibilité de jouissance. Car dans la version perverse — qu’on pourrait dire infantile — de la “jouissance de l’Autre”, c’est l’Autre qui jouit : “Pour tout dire, commente Lacan, le pervers (...) ne sait pas au service de quelle jouissance s’exerce son activité. Ce n’est en tous les cas pas au service de la sienne” (L’angoisse, séance du 27 février 1963). La structure perverse réside dans cette antinomie apparente entre le phénomène du moi fort et le fantasme profond qui situe le pervers comme objet. Finalement le sujet pervers reste défini par rapport à son désir, un désir juste dévié, perverti en volonté de jouissance. Comme il confond le désir et la pulsion, il rabat également l’amour sur l’érotisme, sur une technique ou un savoir-jouir imparable mais insuffisant ; enfin il ignore le désir de l’Autre et l’art de régler son désir sur ce dernier, qui fait tout le “charme” et la tendresse de l’amour, et le remplace par une loi catégorique qui astreint à la jouissance comme s’il s’agissait du Bien suprême. L’erreur de l’érotisme est de croire qu’il est possible de jouir du corps de l’Autre ; le pervers, comme on l’a dit, ne fait que transférer la jouissance à l’Autre, et c’est par rapport à cette jouissance fantasmatique que se structure son désir inconscient. Mais encore une fois, si la jouissance de l’Autre est affirmée par lui, il ne peut pas ne pas voir que l’Autre manque de quelque manière, d’où la nécessité d’en être le serviteur. La structure est donc complexe : en tant qu’il dénie la castration de l’Autre, il ne peut pas voir qu’il se fait l’instrument de la jouissance éternelle de l’Autre, et par-là même la preuve vivante de ce qu’il dénie ; mais en tant qu’il éprouve sans savoir (comme objet) le manque réel de l’Autre (sans quoi il serait psychotique), il doit se considérer analogiquement par rapport à cet Autre “plein” comme un moi tout puissant, et dénier sa propre division de sujet.

Il y a donc un lien structural, et en même temps un affrontement brutal et choquant, entre le fantasme profond de la jouissance de l’Autre (génitif subjectif) comme jouissance réelle (maternelle, en fait), et la volonté de jouir de l’autre (parfois de le faire jouir) à la ma­nière perverse, c’est-à-dire à la manière d’une jouissance phallique exclusive et possessive. On peut mettre ou ne pas mettre de majuscule au deuxième “autre”. Un bref détour vers la théorie de l’“autre jouissance” selon Lacan s’impose pour justifier cela. Nous avons dit que la jouissance perverse était essentiellement phallique. Cela comporte un paradoxe : d’une part en effet elle paraît directement sexuelle pour ne pas dire génitale, mais d’autre part c’est avant tout la jouissance d’un symbole qui commande à l’ordre langagier tout entier, et natu­rellement à la jouissance du corps. Bien sûr ce paradoxe n’en est pas un et la jouissance per­verse apparaît bien comme pleinement et exclusivement phallique en tant que jouissance du symbolique. Plus encore elle équivaut à un refus de considérer tout autre jouissance, no­tamment féminine, qui sortirait du cadre où le pervers exerce sa maîtrise savante en matière sexuelle. Le modèle de toute jouissance, pour le pervers, est celui où la mère jouit de l’en­fant en position de phallus. D’où proprement le déni de la castration, qui est aussi aveu d’un manque constitutif dans l’Autre. De sorte qu’il ne faut pas simplement dire de la perversion qu’elle est déni d’un manque, mais aussi et surtout refus de ce supplément non-phallique, de cet excès qui fait de l’“autre jouissance” un mystère à ses yeux inadmissible. Le pervers se tient dans cette contradiction de devoir associer le phallus, dans son système, à la jouissance de l’Autre. Dès lors, il n’y a pas le choix, cet Autre doit référer à un Même qu’on a dit être la mère. Mais là où le sujet névrosé hait la castration maternelle, dont il n’a que trop conscience, là où il se laisse aller à désirer la mère en plein drame œdipien, le sujet pervers à la fois hait sa propre mère (comment ne pas haïr le “même” et le “propre” ?) tout en désirant furieusement sa jouissance. Le sujet est en concurrence avec cette Chose (alors que le psy­chotique s’identifie directement à elle), jugée à juste titre menaçante. C’est bien pourquoi Lacan a raison d’affirmer que la perversion est une défense contre la jouissance (de la Mère comme Chose, de Soi comme Même, ou de l’Autre comme Etre) et que la loi, la loi perverse qui ordonne de jouir est aussi bien la voie qui conduit à ne pas jouir. Il faut dire encore que, sur le plan théorique, le désir (de jouissance) est en concurrence avec la jouissance, recon­nue comme impossible mais désirée ardemment, transformée en obligation de jouir. Une fois de plus nous avons la preuve qu’il n’y a pas de théorie de la jouissance en psychana­lyse, sinon justement celle du pervers, laquelle en surface n’est qu’une fiction grossière, et en profondeur une version de la théorie du désir comme désir de jouissance.

Or cette théorie — la psychanalyse dans son ensemble — n’assume pas son statut de théorie (aussi se veut-elle d’abord une “éthique”) dans la mesure où elle dénie son “sujet” et la jouissance de ce­lui-ci. Pour la psychanalyse, la thèse cherchant à promouvoir un tel sujet ou une jouissance du sujet caractérise précisément la perversion. Mais en même temps elle reconnaît que la perversion n’est pas jouissance, seulement théorie (délirante) de la jouissance, à laquelle elle substitue une théorie ou plutôt une éthique du désir (voire, comme le dernier Lacan, une mystique de l’amour). En clair il n’y a pas de jouissance, sinon sous la forme du plus-de-jouir, la jouissance de l’objet ‘a’. Mais si la perversion consiste à s’identifier fantasmati­quement à l’objet et à dénier profondément le sujet (dont le phallus et la castration sont les conditions d’émergence), même s’il s’agit là du sujet du désir, ne peut-on dire que la doc­trine analytique réalise cette parfaite complicité entre perversion et névrose qu’elle a elle-même découverte, la première déniant le sujet du désir, la seconde le sujet de la jouissance ? Il s’agit d’un mixte qu’à son tour une théorie (non-psychanalytique ?) de la jouissance, du sujet de la jouissance — la jouissance n’étant pas autre chose que ce sujet et réciproquement — doit pouvoir signaler et emplacer, sans s’imbriquer avec lui.