mercredi 29 décembre 2010

La jouissance littéralement

“Le corps est un ensemble de zones érogènes” écrivait Serge Leclaire (Psychanalyser, Seuil, 1968), pour montrer qu’en matière de jouissance corporelle (certes il n’y en a pas d’autre), tout commence par le partiel, l’extrait, notamment parce tout dépend d’une ou plusieurs inscriptions rigoureusement localisées. Il s’agit de conjoindre deux caractères constitutifs de la jouissance, disons ici de l’érotisme, à savoir le “sexuel” et le “littéral”, la différence sexuelle dans son inscription à même le corps. A un premier niveau, l’excitabilité sexuelle caractérise déjà le plaisir en tant que résultat d’une différence sensitive pure, au-delà du besoin qu’il supplémente ; et surtout il définit le mécanisme pulsionnel qui, doublant et parasitant la réalité organique, recherche le retour impossible du même plaisir. Le corps n’est plus le “même”, il est cet “autre” qui, sans doute dès l’origine, dès la première différence sensible, recherche le “même” et se perd dans l’illimité — l’a-topie — de la jouissance. Dans un second temps il faut expliquer, au niveau de l’histoire subjective, pourquoi l’érogènéité investit prioritairement tel ou tel endroit du corps, et pourquoi le privilège de la zone génitale est tel en général qu’il nous fait confondre parfois sexualité et génitalité. On serait peut-être tenté de répertorier les sources de plaisir en fonction des principaux orifices humains, et se contenter d’une définition de l’érotisme à partir des seules sources de la pulsion. Or ce principe doit plutôt être généralisé, car le terme d’orifice connote trop les nécessités du besoin ; il est d’autres impératifs, provenant d’autres plaisirs à partir de n’importe quelle surface de la peau, toujours propre à quelque plasticité du moment qu’elle est impulsée, dynamisée par un Autre.

Leclaire : “L’inscription dans le corps est le fait de cette valeur sexuelle projetée par un Autre sur le lieu de la satisfaction ; c’est dans ce projet de désir, qui suppose l’œil ou le sein eux-mêmes déjà marqués d’érogènéité, qu’est à situer la vérité de la relation entre deux corps qui apparaît bien là sexuelle en sa nature”. Le “projet de désir”, comme le dit si bien Leclaire, est donc déposé par le corps de l’Autre comme une inscription, une lettre qui dessine et fixe les contours certains de la zone érogène et donc du plaisir, mais toujours à partir du plaisir de l’Autre qui est aussi jouissance. Il est important de noter, maintenant, que l’existence de cette lettre fixe non seulement la possibilité de la jouissance, comme l’ouverture maximale du plaisir, mais aussi ses limites. La jouissance est le plaisir en tant qu’initié par la lettre, c’est aussi le plaisir propre de la lettre ou le plaisir pris à l’inscription de la lettre. Cela même, et le fait que la lettre soit portée initialement par l’Autre, infinitise évidemment la jouissance. C’est aussi la raison pour laquelle la lettre se caractérise comme perdue ; d’avoir marqué la première différence, elle n’est pourtant pas répétable en tant que telle, car elle n’est pas un signifiant mais plutôt la marque de l’Autre réel dont la rencontre reste unique (et marquée d’un certain flou, une certaine — c’est le cas de le dire — impression). Donc essentiellement la lettre manque, bien qu’elle soit représentée doublement : du côté du sujet par les bords constitués de la zone érogène, du côté de l’Autre par le biais de l’objet qui vient à la place de cette lettre perdue. La fonction de l’objet est elle-même double : d’une part il réveille l’appel à la jouissance qui fut initialement la lettre, d’autre part il tend à réduire cet appel en effaçant la différence sensible, en prétendant la colmater.

Seulement subsiste une énigme : qu’est-ce qui a marqué en l’Autre la valeur érogène de cette lettre, puisqu’elle en provient ? S’il s’agit encore d’une autre lettre, ou de la différence entre les lettres, nous allons vers l’assimilation théorique de la lettre et du signifiant ; et surtout le principe de l’érogènéité globale du corps doit être définitivement abandonné. Or n'est-ce pas ce qu’il faudrait poser dès le départ, à savoir le corps érogène de l’Autre, le corps de jouissance en tant qu’il ex-siste, et en tant que tout corps possède cette altérité et cette érogènéité ?