mercredi 29 décembre 2010

La jouissance de l'idiot ?

"Diogène le cynique affichait, au point de le faire en public à la manière d’un acte démonstratoire, et non pas exhibitionniste, que la solution du problème du désir était, si je puis dire, à la portée de main de chacun, et il le démontrait brillamment en se masturbant" (J. Lacan, Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, séance du 10 juin 1959.) Il est évident que si Diogène s’exhibait à la manière d’un "exhibitionniste" devant ses concitoyens, il ne serait pas l’hédoniste qui prétendait ramener la jouissance sexuelle au besoin, mais bien un pervers conférant une signification supplémentaire à cette jouissance, prenant à témoin quelque grand Autre éternel et plus seulement les spectateurs présents. Le geste lui-même et la satisfaction obtenue auraient moins d’importance que l’acte par lequel il s’offrirait à la jouissance de l’Autre, même au prix d’un ratage évident. Ce dont l’hédoniste prétend faire la démonstration est plutôt l’absence de jouissance. Démonstration fausse aussi bien, car justement il y a une jouissance masturbatoire, qui n’est cependant pas la réponse au désir : “elle en est l’écrasement, exactement comme l’enfant à la mamelle dans la satisfaction du nourrissage écrase la demande d’amour à l’endroit de la mère”. Cette remarque de Lacan se fonde sur une distinction essentielle entre la pulsion et le besoin. Si la jouissance se définit avant tout comme satisfaction d’une pulsion, c’est-à-dire non le plaisir immédiat mais la recherche plus ou moins contournée d’un objet — en quelque sorte le plaisir de se faire ce plaisir —, la masturbation représente le circuit le plus court pour ne pas dire le court-circuit de cette quête, soit en réalité l’exclusion du désir et l’écrasement de la jouissance sur le plaisir. Pourtant cette pratique fait fond sur une jouissance fondamentale, mythique, que Lacan appelle d’ailleurs “jouissance de l’idiot” et qui s’explique par le caractère historique de la pulsion. La pulsion est intrinsèquement compulsion de répétition, pour cela même tendance destructrice, et fait référence “à quelque chose de mémorable parce que mémorisé”, quelque “Chose” mythique qui n’est autre ici que sujet lui-même dans son “idiotie” radicale et ineffable selon le mot de Lacan, ou encore le “moi-réel” selon Freud. La jouissance masturbatoire, la jouissance de l’idiot se présente comme un retour tendanciel à cet être-dans-le-réel, avec toute l’impossibilité que la tautologie même comporte, et qui se résout donc en une fixation — en elle-même plus névrotique que réellement perverse — à la pulsion phallique.

Cette interprétation psychanalytique de la masturbation (présentée ici de façon très simplifiée voire caricaturale !) peut cependant surprendre par sa "sévérité", non seulement parce qu'elle semble sonner comme une condamnation mais aussi parce qu'elle s'appuie peut-être sur de fausses évidences. Elle considère notamment comme allant de soi le caractère localisé de cette pratique à la sphère génitale, alors que la sexualité infantile, la plus concernée semble-t-il, tend justement à illustrer le contraire : elle est bien davantage générale et dispersive - polymorphe, comme le dit Freud mais c'est pour mieux la taxer de perverse ! - plutôt que locale et strictement phallique. Si l’on prend la pulsion par le biais de sa source, qui est la zone érogène, plutôt que par le bout de l’objet, toujours en effet plus ou moins phallique, on voit que la caresse érotique se situe forcément à la source de la pulsion et ne génère la compulsion obsessionnelle à laquelle on réduit en général la masturbation que secondairement. On objectera peut-être que la caresse émane toujours de l’Autre, par définition. Que "le désir se forme dans la marge où la demande se déchire du besoin" (Lacan), que de ce point de vue la masturbation est plutôt un déni de la relation amoureuse. Pourtant nous sommes en présence d'une vraie altérité dans la relation-à soi-même en tant qu'objet de désir érotique, car le soi dont il s'agit, le moi corporel apparaît d'emblée multiple et plutôt "autre" que "même". Il ne faudrait pas confondre le narcissisme idéalisant et l'auto-érotisme jouissant, phénomènes en réalité totalement opposés. Toute partie corporelle ne fonctionne t-elle pas d'abord comme objet partiel, n’est-elle pas nécessairement “autre” - comme signifiante - par rapport à une seconde et du reste son érogénité ne provient-elle pas d’abord de son hétérogénéité ? L'auto-érotisme est donc bien la condition paradoxale du désir de l'Autre - même si l'existence de l'Autre est supposée bien entendu - et non son écrasement. "Se masturber” au sens à la fois plus large et plus juste de “se caresser” semble bien la condition de toute jouissance possiblement partagée, de toute relation-à, dont le caractère réfléchi (“se”) qui semble contenu dans l’idée de masturbation n’est pas vraiment déterminant. La masturbation est le nom de la subjectivité jouissante, laquelle ne se définit nullement comme "rapport à soi" stupide puisqu’il n’y a aucun "soi" absolu. "N'est stupide que la stupidité" répète volontiers la mère de Forrest Gump, c'est-à-dire que seules les idées ou les interprétations le sont. Le mythe de l’“idiot” aura t-il donc été l’instrument d’une complicité tacite entre la morale, la médecine, et maintenant la psychanalyse pour tenter de culpabiliser une jouissance somme toute utile et formatrice quoique fort peu "innocente" ?...