mercredi 29 décembre 2010

Ethique et usage des plaisirs (une lecture de Foucault)

Comme l’a montré Michel Foucault dans L’usage des plaisirs, la finalité de la réflexion grecque sur le plaisir en général et l’acte sexuel en particulier n’est jamais purement interdic­trice, ni même thérapeutique, mais avant tout “diététique”. Il s’agit de préconiser un certain usage ou une "jouissance" des plaisirs, fondé certes sur la prudence et la restriction, mais toujours dans l'optique d’un rapport à soi et à son propre corps qui relève moins de la mo­rale que - selon Foucault - d'une "esthétique générale de l’existence". L’on s’étonne alors de la connotation malgré tout négative de cette sagesse qui ne cesse de mettre en garde contre les dangers inhé­rents à la pratique sexuelle, et pas seulement à ses excès. Cette présence sous-jacente du “mal” réduit-elle le régime à une composante ou une application de la thérapeutique médicale, suite à un relâchement général (physique et moral), ainsi que le pensait Platon ? Ou bien comme la tradition hippocratique nous y invite, faut-il voir au contraire dans le régime une préoccupation première et autonome, et dans la médecine une diète secondaire réservée aux seuls malades ? Notons que l’hypothèse platonicienne ne conduit nullement à condamner le régime, sinon qu’elle lui attribue une cause et une justification extérieures : la nécessité bien réelle de retrouver un mode sain d’existence dès lors que le mal a fait son œuvre, l’homme ayant commis l’erreur ou la faute de s’être écarté de la norme naturelle. Dans tous les cas la diète serait bénéfique mais ordonnée à deux origines fort différentes du mal. Dans la tradition médicale ancienne le mal est inhérent aux conditions difficiles de la vie naturelle, à la sélec­tion redoutable des forts et des faibles et à l’élimination de ces derniers ; de sorte que l’art diététique devient le style d’existence propre et parfaitement adapté à l’homme dans son combat pour la vie. Tandis que Platon situe le mal dans la pratique diététique elle-même quand elle se prend pour une norme (de même qu’il combat les us et coutumes amoureux dans le Banquet), et même s’il reconnaît l’utilité du régime il n’y voit pas une motivation suffisante et comparable à la quête philosophique de la vérité. Aux excès et à l'obsession du régime physique, Platon préfère une cure nettement plus métaphysique ; s'il dépasse la me­sure, alors qu'il devrait être d'abord la résolution morale d'une conduite raisonnable, le ré­gime perd toute justification.

Un second motif d'étonnement serait la place — tout à fait secondaire — réservée au rapport sexuel dans la liste des activités soumises au régime. Il ne fait que s'ajouter aux principales d'entre elles que sont les exercices, la consommation des aliments et des bois­sons, le sommeil. La régulation des aphrodisia qui obéit à des motifs beaucoup plus phy­siques que moraux ne s'apparente en aucun cas à une règlementation binaire sur le modèle : bien/mal, permis/interdit, ni même à la limite un peu/beaucoup. Aucun critère fixe ou codi­fiant n'est retenu dès lors qu'il s'agit surtout de permettre un fonctionnement corporel globa­lement satisfaisant. En revanche l'on sera attentif aux modifications qualitatives que l'acte sexuel occasionne sur le jeu du chaud et du froid ou encore de l'humide et du sec, de sorte que le régime vise à maintenir l'équilibre de ces rapports essentiels et détermine, en fonction de la situation interne et externe de l'individu, les moments et la fréquence convenables pour accomplir cet acte. Le seul critère vraiment quantitatif se trouve d'ailleurs connoté négative­ment : il s'agit de la perte, c'est-à-dire de l'amaigrissement occasionné par l'éjection de la semence. L'idée persiste que, d'une façon générale, faire l'amour affaiblit, refroidit après-coup (si l'on peut dire) et de manière irrécupérable l'organisme... Au bout du compte, le sage n'a qu'un conseil à donner à qui veut conserver et mobiliser autrement son énergie : se restreindre, sinon s'abstenir. Le paradoxe est grand si l'on s'avise par ailleurs qu'aucune considération morale ne vient, dans ce contexte, bannir ou interdire l'acte sexuel et que, d'autre part, la déperdition de sperme si affolante est reconnue par tous comme naturelle et nécessaire.

Selon M. Foucault, cette angoisse se nourrit de trois motifs caractérisant la perte et correspondant à trois enjeux essentiels de l'existence humaine : la forme même de l'acte où il y va de la maîtrise, le coût qu'il entraîne mettant en jeu la force du sujet, enfin la pente mor­telle qui est la sienne mettant en danger la vie même de l'individu. Premièrement, donc, l'acte éjaculatoire est perçu comme violent, dans une représentation essentiellement virile du sexe (qui vaut d'ailleurs pour les hommes comme pour les femmes, bien qu'elle assure la domination des premiers sur les secondes). Ensuite l'on déplore la soustraction précieuse d'une matière qui, selon certains auteurs, serait l'émanation commune de l'âme et du corps, tout au moins le produit d'un long travail du corps que l'âme s'apprêterait à recueillir et à faire fructifier. Enfin la procréation même, le bénéfice biologique le plus patent de l'acte sexuel ne fait évidemment qu'annoncer et peut-être même précipiter la mort de l'individu. Bien entendu, les anciens Grecs ne vont jamais jusqu'à décourager et à condamner sans reste une activité sexuelle (pas plus d'ailleurs que les autres plaisirs) qu'ils ne jugent dangereuse que dans ses formes excessives, même s'il convient de s'en méfier dans sa forme même. Ces trois thèmes — violence, dépense et mort — sont investis dans une réflexion positive visant à établir, selon l'expression de M. Foucault, une "technique de vie" réservant la part des plaisirs.

M. Foucault a cherché à faire sienne cette technique visant l'autonomie, en y puisant l'idée d'une esthétique existentielle et individuelle, jusqu'à la possibilité d'une authentique sculpture de soi. Essayant une autre pragmatique, peut-être moins ambiguë que celle de Foucault parce qu'elle n'a justement pas de visée pratique, s'appuyant simplement sur l'éthique recueillie "en l'état" — ici la tradition hippocratique, Platon et quelques autres, via justement les analyses de Foucault —, on peut aussi préconiser un certain usage/jouissance de l'éthique qui pourrait bien inclure aussi un certain art du régime. Car il ne s'agit pas directe­ment ou seulement de l'usage des plaisirs — le plaisir mérite mieux — mais bien d'un plaisir supérieur lié à l'usage (bien sûr personnalisé et stylisé) de ces diètes ! Ces diètes antiques tour à tour raisonnées et fantaisistes, à la fois mesurées et inquiètes quant aux dangers de la sexualité, que pouvons-nous en faire ? Foucault aura été un découvreur, un archéologue des éthiques an­ciennes, et aussi il aura été leur logicien, leur dialecticien : il nous les a données à com­prendre.  Nous pouvons maintenant nous donner l'a priori de la diète définie plus haut comme limite au déséquilibre, barrage au mal et à la violence/jouissance naturelle, et en faire l'usage que nous entendons. La diète pour le plaisir (c'est jouissance), et non le plaisir dans les limites de la diète !  Transgression anti- voire non-philosophique, à y bien regarder. Car n'oublions pas : si l'éthique a réduit la jouissance acceptable à un usage des plaisirs (jouir, c'est user sans abuser), soit à la diète elle-même, il n'est pas moins vrai qu'elle a toujours assimilé, au moins tendanciellement, le plaisir absolu avec la jouissance et par con­séquent celle-ci avec le mal, la maladie. C'est donc bien la jouissance en tant que nocive qui est visée, soumise à un régime amaigrissant, à travers cette éthique de l'usage des plaisirs. Régime poursuivi, inlassablement, jusque dans son concept. psychanalytique ! La philosophie a toujours fait de la jouissance quelque chose d'impensable. Qu'elle en est la raison, ou plutôt l'impensé ?