mercredi 29 décembre 2010

Amour pervers

Partant du fait que le sujet pervers s'identifie à l'objet pulsionnel, par essence dépourvu de spécularité, on peut en déduire que le semblable n'existe pas pour lui, au sens où le semblable, l'analogue, est une première étape dans la reconnaissance du prochain. Il ne vise pas, comme le sujet névrosé, à recouvrir le manque dans l'Autre du voile de l'amour, amour qui ressortit en cela à l'imaginaire. A la place, il soumet sa victime à un jeu cruel destiné à lui faire porter tout le poids de la question et de la division, sur le mode de l'angoisse, tandis qu'il se pose, lui, comme objet-réponse du côté de la jouissance. A la question : le pervers est-il capable d'amour ?, il faut associer celle-ci : de quel amour paternel tente-t-il de se protéger ? Il y a le père aimant et aimable qu'idéalise le névrosé, celui que le sujet doit tuer symboliquement à l'issue du complexe d'Oedipe. Cet amour qui fonctionne comme une métaphore pourra faire advenir, chez le névrosé, un amour de transfert nécessaire à la conduite d'une cure. Et puis il y la brute jouisseuse, le père de la horde que l'on ne peut rejoindre qu'au moyen d'un amour-passion arbitraire et violent, littéralement "dévorant".

Le pervers pédophile s'identifie volontiers à ce père jouisseur qui, sous des dehors protecteurs, parvient généralement à hypnotiser et à méduser ses victimes. Par conséquent, même s'il n'est pas vécu sur le mode sentimental, l'amour vrai ne fait pas faute au pervers, c'est le cas de le dire. Tout le problème est là : il ne manque pas, il ne consiste pas à donner le manque, selon la formule de Lacan. Il veut tout donner, tout prendre, la vie, la mort, et l'amour lui-même dans un comble de narcissisme idéaliste. Car, bien sûr, ce n'est pas pour l'amour des enfants, comme il le prétend, qu'un pervers pédophile s'en approche et tente de les séduire, mais bien au nom de l'amour lui-même : Eros incarné ! S'identifiant au père aimant, au père traumatisant, il ne peut que traumatiser à son tour au nom de l'amour. Aussi faut-il réviser l'image trompeuse du pervers au passé d'enfant mal-aimé ou maltraité ; la seule mal-aimance ou mal-traitance est ici imputable à l'excès d'amour, cet amour possessif et exclusif directement interprété comme volonté de jouissance (sexuelle).

Ignorant la fatalité de ce cercle, celui de la causalité "empirico-idéaliste" où l'aimé violenté devient à son tour amant violent pour avoir justement sacrifié l'aimé à un désir d'amour idéal, reconnaissons l'identité de l'aimé - avant d'être un sujet mal ou trop aimé, tout homme est simplement aimé - et ensuite seulement le sujet amoureux dans son principe nécessairement narcissique. Sachons être aimés avant tout : là est la vraie priorité, et la seule morale. Par suite, en tant que radicalement secondaire (irréalisé, détaché, désangoissé, etc.), l'amour narcissique totalement (et d'autant mieux) assumé constitue l'unique alternative aux déboires et aux perversions de l'amour altruiste.