lundi 24 janvier 2011

Le gai sçavoir du déchiffrage

"L’inconscient, ce n’est pas que l’être pense, comme l’implique pourtant ce qu’on en dit dans la science traditionnelle — l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus." (J. Lacan)

Ce que Lacan vise par “science traditionnelle” est principalement l’aristotélisme, soit une pensée où l’être individuel se pense, éventuellement est pensé, à l’intérieur d’une “classe” en vue d’une fin  "naturelle". La faute de cette science “est d’impliquer que le pensé est à l’image de la pensée, c’est-à-dire que l’être pense” écrit Lacan. Mais l’être ne pense pas au sens où ça proviendrait, comme cela, naturellement de lui ; en revanche il se sert de la pensée, quand c’est utilisable, comme il se servirait d’un manche. Cette pensée dont on se sert, dans cette nouvelle conception que Lacan développe dans ces années 1970, il préfère l’appeler le "savoir". Ainsi l’inconscient ne pense pas, au sens où il produirait des pensées, mais plutôt il pense au sens où il sait et jouit d’un savoir. Un savoir qui n’est pas désiré, précise-t-il : il n’y a pas de désir de savoir. Un savoir dont précisément le sujet ne veut rien savoir de plus, voire rien du tout, moins parce qu’il est inconscient que parce qu’il est jouissance. D’où encore cette vérité fonda-mentale, comme ironise Lacan : “Tout indique — c’est là le sens de l’inconscient — non seulement que l’homme sait déjà tout ce qu’il a à savoir, mais que ce savoir est parfaitement limité à cette jouissance insuffisante que constitue qu’il parle”.

Lacan précise sa pensée notamment dans un passage de Télévision : “Ce qu’articule comme processus primaire Freud dans l’inconscient (...) ce n’est pas quelque chose qui se chiffre, mais qui se déchiffre. Je dis : la jouissance elle-même”. La nouveauté, c’est donc que l’inconscient n’est pas ce réservoir de pensées inconscientes qu’il faudrait déchiffrer ou interpréter, mais qu’il est directement déchiffrage — et non d’un désir mais de la jouissance. Ce qui laisse supposer que le chiffre, le chiffrage est antérieur au phénomène de l’inconscient, comme s’il renvoyait à un état premier de la jouissance. Nous verrons qu’il n’y a pas d’état premier de la jouissance, puisqu’ainsi que le dit Lacan il n’y a de jouissance (d’ailleurs interdite) que du fait que l’être parle. Mais pour l’instant il est utile de préciser la place de l’inconscient dans le processus d’écoulement de la jouissance, et pour cela il faut distinguer plusieurs phases. Bien entendu nous partons ce que Freud nomme les "impressions sensibles", qui correspondent chez Lacan à la jouissance comme perdue. Puis il faut nommer le Ça et l'identifier comme le lieu propre du chiffrage, du marquage de la lettre pas encore signifiante. Ensuite l’inconscient ou le processus primaire n'est pas autre chose que le lieu même du déchiffrage, opérant comme on le sait par condensation et déplacement jusqu’à ce que la lettre passe au stade du discours et de la parole adressée à l’Autre. La phase suivante est le domaine du sens, soit le préconscient pour Freud, qui est aussi celui de l’interprétation et de l’intégration dans le lien social. Enfin arrive le “fading” du sujet et la jouissance enfin “récupéré”, disponible, d’abord bien sûr dans le langage.

L’ensemble du processus concerne la jouissance ; l’inconscient n’est donc pas le lieu privilégié — sinon le plus visible ou le plus criant, peut-être, à cause des symptômes et autres (é)preuves de déchiffrage. Mais il n’existe pas non plus de jouissance originaire — sinon justement perdue — et pas davantage de récupération totale : jouissance “insuffisante” dit bien Lacan. Cette jouissance, Freud lui avait donné le nom mythique de “libido”, et Lacan celui de “lamelle” : terme qui évoque bien l’indicible, en quelque sorte, d’une chose ou d’une substance qui suinte et entoure le sujet comme une bave et que l’inconscient, par le jeu du déchiffrage, tente de cerner, de contourner, de canaliser, peut-être d’évaporer dans le discours. Mais il y a un reste, un incontournable : c’est le cas de le dire. Cette “lamelle” est donc assez dégoûtante, traumatisante, mais corrélativement fascinante, pour que le sujet ne désire rien en savoir — pas plus d’ailleurs de son vidage ou son passage dans l’inconscient et la parole —, et d’ailleurs il ne le pourrait pas. Le seul désir de savoir connu, et encore il s’agit plus d’une demande acharnée, est celui du névrosé ; mais justement, dans son cas, on peut dire que la jouissance est bloquée au niveau du déchiffrage. L’inconscient du névrosé est un déchiffreur hors paire mais le déchiffrage, c’est-à-dire le symptôme, n’est pas une fin en soi : il a besoin de l’Autre et que le désir de l’Autre lui soit présentifié. Dans le symptôme, la jouissance se sédimente en quelque sorte et ne circule plus, n’accède pas à la parole. La “lalangue” du névrosé (c’est-à-dire son style propre de déchiffrage, prélinguistique et pré-discursif) tourne en rond, ne dit rien qui vaille, ou plutôt dit que rien ne va… Elle se charge de sens et de compréhension, beaucoup trop lourdement. Le névrosé ne connaît que la jouissance du sens, la “jouis-sens” qui ne laisse pas moins échapper l’objet ‘a’ comme reste (et produit de l’articulation signifiante, c’est-à-dire le référent en deçà du signifié), semblant de réel qui devient alors l’obsession du névrosé (ou l’hallucination du psychotique). Mais l’erreur du névrosé c’est d’imaginer la jouissance comme antérieure au langage et par conséquent au déchiffrage. Or la jouissance, que l’on dit successivement perdue, chiffrée, déchiffrée, interprétée et enfin récupérée, n’existe que par et dans la parole. Lacan parle explicitement d’un “jouir du déchiffrage” qui est “rasage du sens”, et c’est seulement cela qui permettrait la récupération de la jouissance perdue.