mercredi 4 janvier 2012

Destin des pulsions et perversion chez Freud

"Par "pulsion", nous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la " stimulation ", produite par des excitations sporadiques et externes.", écrivait Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Ayant rappelé cette indispensable définition de la pulsion freudienne, il faut encore apporter deux ou trois mentions essentielles pour effectuer une articulation théorique pulsion/perversion : 1) la pulsion est toujours "partielle", c'est-à-dire que malgré sa forme fluente et continue, elle reste surdéterminée par l'objet (partiel par définition) ; 2) si elle est décomposable (en source, but, objet, etc.), elle doit avoir initialement la nature d'un assemblage, tandis que la perversion correspondrait à une désolidarisation de ces éléments ; 3) néanmoins la perversion va dans le sens d'une "idéalisation" de la pulsion et implique une participation psychique globale.
Dans la première partie des Trois essais, Freud effectue un recensement des différents types d'"aberrations sexuelles", selon le terme courant de l'époque, et reprend les critères classiques de discrimination entre, d'une part les "déviations" relatives à l'objet, et d'autres part les déviations relatives au but (le but "normal" serait la satisfaction apportée par l'acte génital). Mais l'originalité de Freud consiste déjà à ancrer ces "aberrations" sur le concept de pulsion. D'autre part Freud va subvertir l'opposition classique entre, justement, les déviations du premier type, essentiellement l'inversion, et celles du second, assimilées aux perversions proprement dites : Freud limite l'usage du mot perversion aux déviations quant au but sexuel, qu'il s'agisse de transgressions anatomiques caractérisées ou d'arrêts à certains stades intermédiaires de l'acte sexuel, ayant pour effet d'inhiber celui-ci. Les déviations quant à l'objet ne sauraient être indicatives car, Freud le découvre peu à peu, cet objet de la pulsion est foncièrement indifférent et ne laisse place à aucune "normalité". C'est donc le processus sexuel lui-même qui semble exposé à la perversion et comme marqué par elle, comme si la perversion cessait d'être vue comme une déviation par rapport à une norme mais comme un aspect essentiel et "naturel" de la sexualité humaine. En particulier, elle se déduit des fluctuations du processus pulsionnel et de sa complexité originelle.
Ainsi Freud met l'accent sur les aspects pervers dans la névrose (les symptômes comme traces en négatif d'une sexualité perverse) et bien sûr les sources infantiles polymorphes du phénomène (le surinvestissement des objets partiels). Freud substitue aux concepts d'aberration et de déviation ceux de "fixation" et de "régression". Il introduit la notion de "destin pulsionnel", soit l'élection de tel objet ou de tel but intermédiaire en fonction de l'histoire du sujet. Etant donné la mobilité des buts et des objets de la pulsion sexuelle, on ne s'étonnera pas de croiser dans leur constitution et leur destination les pulsions du moi, auxquelles elles viennent parfois se mêler. Dans "Pulsions et destins des pulsions", la subjectivation apparaît clairement comme un effet du processus pulsionnel, et Freud distingue quatre types de destins pulsionnels : le refoulement, la sublimation, le renversement dans son contraire et le retournement sur la personne propre. Ces deux dernières notions s'appliquent directement aux perversions. Le renversement dans son contraire peut consister en un simple retournement de l'activité vers la passivité (comme par exemple le sadisme s'inversant en masochisme – du moins en apparence) ou bien porter sur le contenu même de la pulsion (comme l'amour devenant haine). Quant au retournement sur la personne propre, cela permet notamment de caractériser l'inversion comme l'un des processus à l'œuvre dans les perversions, et ainsi faire oublier l'ancien clivage inversions/perversions qu'on trouve encore dans les Trois essais. Cette subjectivation indéniable des perversions opérée par l'évolution des concepts freudiens n'aboutit pas encore à la structuration de la perversion comme mode d'identification. Elle suffit en revanche pour distinguer théoriquement pulsion et perversion en empêchant de réduire "moralement" celle-ci à celle-là. Elle contribue, d'autre part, à lester le processus pulsionnel d'une composante perverse en présupposant la double extériorité d'un objet et d'un but, tous deux indéterminés, respectivement nommés par Lacan "objet a" et "jouissance".