jeudi 8 décembre 2011

Fétichisme et sublimation, de concert et de structure

La théorie lacanienne du signifiant, qui conduit notamment à un dépassement de l'Œdipe, présente la chaîne inconsciente comme un système quadripartite. Ceci est fondamental, d'après Alain Juranville (Lacan et la philosophie, 1984), si l'on veut saisir les différentes structures psychiques comme étant effectivement articulées entre elles, ce qui implique de faire droit à la perversion et à la sublimation comme deux entités à part entière même si elles paraissent également problématiques. Dans l'optique freudienne, la perversion fut d'abord pensée comme le "négatif" de la névrose ; aujourd'hui encore, elle n'est pas toujours clairement identifiée comme structure autonome, étant d'une part au fondement de tout désir humain et d'autre part présente sous forme de " traits " à la fois dans la névrose et la psychose. Quant à la sublimation, sa théorie semble avortée au motif qu'elle ne serait qu'une forme plus "élevée" de la névrose, ou bien qu'elle resterait marginale au regard justement de la névrose considérée comme seule "normalité" humaine. Quoi qu'il en soit l'existence finie d'un sujet repose sur une identification unique, essentiellement imaginaire, déterminée par une place et une fonction occupées sur la chaîne signifiante, laquelle représente l'ensemble des relations de désir possibles entre humains.

En effet, désirer ou signifier, pour l'homme, sont strictement équivalents. Le cadre initial de ces relations est constitué par les trois places du triangle oedipien, plus une, comme nous le figure le célèbre schéma "L" de Lacan. Commençons par cette place supplémentaire introduite par Lacan comme étant celle du phallus : c'est le signifiant "primitif" non verbal, sans signifié (si ce n'est la jouissance indicible), forclos du système symbolique comme tel. L'état qui lui correspond est celui du Sujet non barré ou non castré : seul le psychotique peut s'imaginer incarner le phallus, fuyant toute castration et se condamnant du même coup à demeurer hors du langage désirant (ou du désir articulé). Le deuxième signifiant est directement l'autre ('a'), soit l'objet primordial que représente d'emblée la Mère pour le sujet. L'identification imaginaire à la Mère caractérise la perversion : elle consiste cette fois à dénier la castration maternelle et, tout en reconnaissant l'existence d'un manque chez celle-ci (la place du père réel étant bien vue), à le croire comblable. Le père réel occupe la troisième place, auquel le sujet trouve à s'identifier comme Idéal-du-moi. C'est pour "avoir" le phallus que le sujet névrosé s'accroche à cette place, et aussi pour éviter l'"aphanisis " (donc la castration) que constitue l'incarnation dans l'objet. Mais le véritable Nom-du-Père, c'est le Père symbolique (ou le père mort) qui se trouve en l'Autre comme pure référence du désir de la mère et donc du sujet. Vouloir s'identifier au Père symbolique dans la sublimation, au rien qui fonde la loi du langage et du désir, c'est bien reconnaître et assumer la castration (la mort et la finitude), même si toute identification par principe conserve un aspect imaginaire puisqu'on prétend "être" - ne serait-ce qu'un court instant - cette référence purement symbolique. Donc chacune des quatre structures met en place un mode d'évitement de la castration : forclusion pour la psychose, déni pour la perversion, refoulement pour la névrose, dénégation (propre à l'écriture) pour la sublimation. D'autre part chacune fait apparaître dans le réel le signifiant du désir (qui en théorie n'appartient qu'à l'Autre) sous la forme d'une hallucination (un pur réel), un fétiche (objet offert à l'usage), un symptôme (un signifiant inconscient apparaissant dans le monde, présentant le désir comme interdit et la jouissance comme souffrance), une lettre (présentant et différant à la fois le signifiant du désir, ou Nom-du-Père).

Cette présentation ultra-systématique de la clinique lacanienne (qui est surtout  le fait d'A. Juranville) permet un rapprochement spectaculaire entre perversion et sublimation, entre déni et dénégation. Le déni se présente comme une négation de la castration dans l'affirmation extérieure d'un substitut du phallus, selon un processus essentiellement métonymique, tandis que la sublimation inverse cette position en assumant la castration dans l'usage métaphorique (c'est-à-dire négateur : un mot pour un autre) du langage, usage qui conduit à la conceptualité. La construction quadripartite et les correspondances structurelles ne s'arrêtent pas là, car aux quatre places fixes de la chaîne signifiante auxquelles répondent les quatre identifications imaginaires principales, il faut adjoindre maintenant quatre manières différentes pour chaque structure de faire apparaître le Nom-du-Père, lequel ne se tient nullement à sa place théorique dans l'Autre. Par exemple on a dit que dans la névrose le sujet se tenait à la place du père réel, soit l'Idéal-du-moi pour le sujet. Si cette identification imaginaire ne change pas, en revanche le lieu d'apparition du Nom-du-Père, ici comme symptôme, se modifie selon qu'on a affaire à un sujet phobique, hystérique ou obsessionnel : respectivement le signifiant du désir apparaît dans l'objet, dans le sujet lui-même, ou dans l'Autre (où il disparaît plutôt pour le sujet). Il reste logiquement une quatrième position, non pour le sujet mais pour le signifiant du désir : celle du phallus lui-même, en-dehors du triangle oedipien. Cette position est rendue possible par la névrose bien qu'elle se situe à la fois en-dedans et en-dehors de celle-ci : il s'agit du transfert, que l'on peut approcher enfin de façon réellement structurelle. Le psychanalyste y occupe la place de l'objet primordial du désir : non pas immédiatement l'objet 'a', mais la Chose elle-même, le corps mythique de la Mère objet de toutes les demandes.

Dans la psychose, le sujet se tient à la place insensée et muette du phallus : c'est son identification imaginaire fondamentale. On pourrait en inférer les différentes formes de psychose correspondant aux trois lieux où se présente l'hallucination, qui est le "symptôme" commun de cette structure et qui révèle à sa manière le signifiant forclos. Quant au délire, il peut être mis en parallèle avec le transfert dans la névrose comme tentative d'auto-guérison, voire avec la sublimation dans son rapport avec les trois grandes structures, et peut sans doute être considéré comme la meilleure façon de "faire avec" sa folie.

La sublimation, où le sujet s'identifie enfin à l'Autre symbolique, se laisse structurer de la même manière. L'objet y est élevé à la dignité de la Chose, dit Lacan, la lettre se fait œuvre, la pulsion désir, et l'œuvre " ouverte " métaphorise le vide de la Chose. Les trois formes de sublimation et d'œuvre sont, classiquement : l'art, la religion, la science, et par conséquent trois sortes d'écriture. Comme toujours, il faut ajouter un intrus : rien moins que la psychanalyse, dans la mesure où elle seule dit la vérité du désir humain pointé vers la Chose, depuis le sujet-phallus dans sa réalité première, différente du moi, et destinée à la castration par l'épreuve du signifiant verbal.

Enfin la structure de la perversion et ses différentes formes ne peuvent que nous apparaître clairement. Rappelons que le sujet pervers est fondamentalement identifié à l'objet primordial maternel, et que sa stratégie désirante consiste ensuite à s'identifier au phallus comme objet imaginaire du désir de la mère. Rappelons ensuite la définition du fétiche comme représentant du Nom-du-Père dans la réalité mondaine, fonction caractérisant la perversion comme structure et donc valant pour toutes les formes de perversion (sadisme, masochisme, etc.). Evidemment l'usage du fétiche constitue en soi une transgression, une usurpation de la loi du désir, qui devrait rester purement verbale à l'enseigne du Nom-du-Père : mais c'est le père réel qui est provoqué par le pervers, et de ce fait imaginarisé comme s'il était ce père symbolique. Qu'est-ce qui peut bien faire office de transfert, de délire, de psychanalyse, soit de posture excentrée et donc salutaire, pour le pervers ? Toujours la même réponse : le fétichisme. Certes, on peut d'abord considérer le fétiche comme le " symptôme " commun de la perversion, puisque d'une certaine manière le corps propre fait fonction de fétiche dans le masochisme, en position d'objet ; tandis que le tourmenteur sadique apparaît toujours comme objet, bien sûr, et même comme pur objet fétiche (par exemple le fouet), mais depuis la place "subjective" ou "volontaire" de l'agent qu'il occupe ; tandis que le narcissique rejette le signifiant du désir à la place de l'Autre, auquel il s'identifie, et qu'il fétichise (cette collusion imaginaire du sujet et de l'Autre est le fond même de la perversion). Donc, c'est dans l'identification au fétiche que le pervers s'offre dans tous les cas comme objet, "instrument de la jouissance de l'Autre" dit Lacan, et disparaît comme sujet. Le terme prend alors valeur structurale, loin de désigner seulement des pratiques sexuelles extravagantes. Mais dans un autre sens encore, le fétichisme représente bien une structure perverse particulière, en tant qu'organisation stabilisatrice et régulatrice de la jouissance, précisément autour de la jouissance du fétiche. Or celle-ci, par opposition aux autres modes de jouissance perverse, grâce à la médiation de l'objet, admet une indéniable dimension ludique et permet une esthétisation - comme une auto-transgression ou une auto-limitation - de ce mode de jouissance. En partant du sexuel, le fétichisme généralisé peut ainsi emprunter les voies de la création et rejoindre par ce biais les œuvres de la sublimation. Cette collusion entre fétichisme et sublimation est de structure ; elle est posée comme nécessaire par la théorie du signifiant en tant que dialectique quaternaire.