jeudi 15 mars 2012

Jouissance du Déchiffrage


Si le langage reste évidemment l’instrument extérieur de la cure, en tout cas du côté de l’analysant, le champ complet de celle-ci est bien celui de la jouissance. Contrairement à ce que l’on croirait volontiers, ce n’est pas la parole qui s’“échange” ou qui se “communique” ; si la psychanalyse nous a appris quelque chose, avec Freud et Lacan, c’est qu’il faut compter plutôt sur un élément de nature économique que Lacan appelle “plus-de-jouir”, lequel fonctionne comme vrai ressort de la cure. Le fameux Dites tout ce qui vous passe par la tête, même si cela vous paraît désagréable ou choquant n’a pas d’autre signification que d’inciter ouvertement à jouir, à partir de cette situation de parole, mais n’a d’autre effet réel que de confronter l’analysant aux impasses de cette même situation (car l’on ne saurait justement tout dire) comme à l’impossible d’une jouissance totale. Cela s’effectue par la traversée nécessaire du fantasme dont la fonction est justement de protéger de la jouissance en interposant un rideau de fumée, une scène qui organise la jouissance supposée de l’Autre tout en masquant et en partialisant celle du sujet. Mais si le fantasme est séparation il est aussi aliénation complaisante ; aussi dans la cure le sujet doit-il aller au-delà et s’identifier à l’objet ‘a’ cause du désir, au manque lui-même, représenté un temps par l’analyste. De toute évidence l’analyse n’est une partie de plaisir pour personne, en revanche le fait d’être une confrontation (traumatisante et ineffable) au vide de l’être - y compris à ce reste qu’est l’objet ‘a’ - la situe indéniablement dans le champ de la jouissance. 
    
Les psychanalystes utilisent très souvent, mais aussi très prudemment, la notion d’une jouissance de l’analyse comme “jouissance du déchiffrage”. Il faut admettre auparavant que le symptôme est chiffrage de la jouissance, jouissance bloquée, ou comme l’écrit Lacan “lambeau de discours [dont], faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant" (J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 445). Mais cette définition du symptôme en croise une autre, plus ancienne, selon laquelle le symptôme est métaphore du désir et donc essentiellement parole. Ainsi s’explique que l’opération de déchiffrage passe par l’usage de la parole dans ce que Lacan appelle la traversée du “mur du langage”. La jouissance du déchiffrage est alors le pendant de l’interprétation : jouis-sens, voire j’ouis sens ! Pour “entendre” cela, il ne suffit pas (ou il ne suffit plus, si l’on prend la doctrine de Lacan en diachronie) que le désir se dise, il s’agit qu’il soit pris à la lettre, qu'on le ramène en ce point d'impossible jouissance d'où il procède. Ce n’est plus dans la langue (commune) que cela se passe mais dans “lalangue” de chacun, ou la voix elle-même devient objet plus-de-jouir et cause du désir. La doctrine même du parlêtre, qui consonne si philosophiquement, est complétée par une théorie originale de la trace et de l’écriture. Ceci dit le mouvement général imprimé à la cure reste globalement celui du désir et du manque, car il ne s’agit pas tant d’utiliser l’écriture du symptôme et son quantum de jouissance, donnés tels quels, que de les retrouver, les récupérer, et les interpréter par le biais de la parole. La jouissance du déchiffrage est par nature toujours différée. Sauf pour le psychotique, qui tente de jouir de l’Un c’est-à-dire de soi, mais ne déchiffre rien ou plutôt confond le chiffrage et le déchiffrage, ce statut de la jouissance du déchiffrage reste d'une certaine façon celui de la névrose. La jouissance étant pensée, comme le désir, en terme d’aliénation, de privation, par rapport à un grand Autre inaccessible.     
    
Objectivement, le déchiffrage repose d’ailleurs sur une névrose constitutive, certes artificielle, qui s’appelle le transfert. C’est-à-dire qu’un savoir du déchiffrage est doublement présupposé dans le cadre de l’amour de transfert : l’analysant voit d’abord en l’analyste un expert en désir et en jouissance qui ne peut pas ne pas savoir, au moins ce qu’il en est du symptôme, tandis que l’analyste suppose en l’autre un savoir inconscient dont il peut favoriser le déchiffrage. En réalité l’analyste n’est pas un savoir ni même une science, mais une place, une place à prendre où, en particulier, doit prendre place l’objet-plus-de-jouir. Quand au déchiffrage, ou bien il est jouis-sens ou bien il n’a pas de sens du tout. C’est dire que c’est l’affaire de l’analysant, purement et simplement. Mais alors quel est le rapport de l’analyste avec la jouissance? L’analyste, dit Lacan, est le “rebus de la jouissance" (J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 29) et même s’il occupe la place de l’objet, c’est davantage en tant qu’objet ‘a’ cause du désir qu’en tant que plus-de-jouir. S’il incarne avant tout le désir et le manque, la question dès lors est de savoir comment cette place est compatible avec la causation d’une jouissance comme possible. Ce qui est en cause ou en jeu dans l’analyse, n’est-ce pas autant que la jouissance du sujet (sa récupération) la question du désir de l’analyste comme essence  de l’interprétation ? Cette question, on nous la présente souvent comme celle de l’éthique puisqu'il est clair que la présence de l'analyste dans les dires de l'analysant n’est soutenue que par le désir même de l’analyste, lequel n’est pas censé jouir du déchiffrage (et encore moins de l'analyse comme telle). Sa propre parole est liée à la jouissance du déchiffrage en tant qu’elle la provoque et la rend possible, mais en tant que telle, en tant que limite ou coupure, elle signifie plutôt l’impossible de la jouissance.