jeudi 20 octobre 2011

Transe et transgression

Toute création a bien pour fonction de faire transiter des affects plus ou moins violents, de la réalité vers la fiction, puis en retour de la fiction vers la réalité. D'où la question rebattue de savoir si la multiplication et le réalisme de la violence dans l'art peut ou non favoriser le passage à l'acte chez certains sujets. On peut penser que l'accent porté sur le signifiant, plutôt que sur le signifié ou pire sur la "chose" brute permet justement de transformer la violence. Bien sûr la pauvreté et la répétition obsessionnelle de la forme peut, comme dans les fameuses séries "Z", être un élément de reconnaissance esthétique et de raffinement pour "connaisseurs". Mais dans les autres cas, c'est bien l'académisme de la forme qui fait violence tout en faisant injure à l'art. L'art ne fait alors qu'imiter la "nature", comme on disait autrefois, en reproduisant des codes sociaux simplifiés : ravie de l'honneur qu'on lui fait, la société-nature ne fait alors qu'en remettre.

Une autre question est de savoir pourquoi, invariablement, ce sont les mêmes mythes et les mêmes fantasmes qui transitent d'une époque à l'autre, spécialement ceux qui expriment une certaine barbarie. Réponse plausible : ce que l'art transporte n'est autre que la transe elle-même. La transe est la clef de l'anthropologie, puisqu'elle figure l'opération par laquelle l'humain se fait humain en passant par l'animal et en faisant passer l'animal en lui : c'est un langage muet qui, en simulant le passage d'un état à un autre (mettant du coup le sujet "dans tous ses états"), témoigne surtout d'un saut symbolique décisif. Un mythe figure à merveille la valeur ambiguë de la transe : celui du loup-garou. L'ambivalence réside aussi bien dans l'interprétation du mythe (et donc dans son traitement esthétique) : en lui-même, le loup-garou n'a guère d'intérêt s'il n'exprime que l'alternance compulsionnelle de deux états hétérogènes. La transe doit être elle-même transgressive, elle ne doit pas s'arrêter au caractère cyclique et bilatéral des trans-formations, ou à l'alternance narrative du naturel et du surnaturel. Elle ne doit pas non plus se figer, comme chez les patientes hystériques (sous le contrôle) de Charcot, en une attitude pointant en l'occurrence le refoulement du sexuel. La transe ne saurait se passer de danse, d'une dynamique affirmative et créatrice ; par conséquent, aucune valeur sociale ou interprétative ne peut l'investir réellement. C'est ainsi que toute figure particulière de la transe se rapporte fondamentalement à une condition en-transe (ou transe-cendantale) du vivant. Mais d'autre part, je fais l'hypothèse que la vraie transgression tient au caractère anté-expressif et anté-communicatif de la transe, dont la condition réelle serait un transi humain sans origine et sans relation - que j'appelle la condition indivi-duale de l'humain - "antérieur" à toute transition par l'animalité. (dm)