jeudi 14 juin 2012

L'Autre dans la structure perverse

Il y a la question du névrosé : Ché vuoi ? Et celle du pervers : Que veut l'Autre ?. Mais à la différence du premier, le pervers dispose d'un savoir indubitable, d'une réponse préétablie à la question : l'Autre veut la jouissance ! Il la lui faut, c'est une loi inconditionnelle, un impératif catégorique… De plus, le pervers interprète à sa façon cette jouissance et cet impératif : il s'agirait de purifier le corps de l'Autre, le nettoyer de son emprise par le signifiant, en se faisant soi-même l'objet réel dont il aurait été décomplété. Le pervers se veut l'instrument de la jouissance de l'Autre, un bouche-trou zélé soucieux de restituer un Autre vraiment absolu ; d'où sa tentation, fréquente, de rejoindre les plus fidèles serviteurs de Dieu (comme dans les écrits du marquis de Sade) - ou de Satan. A cet égard, l'échec du pervers est double. Logiquement d'abord, cet Autre n'existe pas : ni complet, cela s'entend, ni même incomplet car l'Autre comme tel est symbolique et ne saurait donc manquer de quelque "chose" (qu'incarnerait le sujet pervers auto-fétichisé, réifié, instrumentalisé). Par contre il est proprement "inconsistant", il lui manque au moins un signifiant, que Lacan épingle comme celui du réel de la jouissance féminine. Pratiquement ensuite, le pervers parvient tout juste à une simulation, un simulacre de la jouissance de l'Autre au moyen d'une mise en scène piteuse, indéfiniment renouvelée. Sa condition réelle de serviteur ou de "prostitué de Dieu" l'effleure d'autant moins qu'il s'identifie imaginairement à l'Autre, se croit en communion avec l'Autre, est l'Autre. Il est probablement moins obsédé par celui-ci en tant que tel (comme le serait un mystique) que par la volonté de jouissance qu'il lui suppose, donc d'une certaine façon par la division de l'Autre… Lacan insiste aussi sur la division du sujet dans la perversion, révélatrice d'une perception traumatique du manque dans l'Autre. Peut-on réussir là où le pervers échoue, non seulement à jouir, mais à jouir en tant qu'Autre ? Certes, cela ne revient jamais à compléter l'Autre, mais à le poser dans son identité d'Autre, si l'on peut dire, en tant que jouissance plutôt que volonté de jouissance. La théorie analytique mérite d'être infléchie dans ce sens : l'Autre n'est peut-être d'abord ni réel ni symbolique, mais imaginaire, de cet imaginaire corporel où se tient la jouissance en tant que multiple.