vendredi 23 septembre 2011

La perversion est-elle la fin du désir ?

Je rappellerais d'abord le double sens courant du mot "fin", comme indiqué dans le dictionnaire : 1° le terme ou la limite, c'est-à-dire la mort de quelque chose ; 2° le but ou la finalité, l'objectif. Déjà un sens fondamental paraît curieusement occulté, c'est celui porté par l'adjectif "fin" signifiant "fini", "affiné", ou "subtil"… Evidemment cela ne fait pas un concept philosophique, mais juste une qualité, une simple évaluation du réel. Fort de ce rappel sémantique, dans quel sens peut-on dire maintenant que la perversion est la fin du désir ?
1° Est-ce que le désir humain, suivant en quelque sorte sa pente naturelle depuis son origine, irait nécessairement et inéluctablement dans le sens de la perversion ? Il faudrait rappeler différentes composantes structurelles du désir mises en lumière par Freud et Lacan, telles que la disposition perverse polymorphe et l'indétermination de l'objet pulsionnel, le masochisme fondamental comme disposition originelle au jouir, et surtout le caractère structurant du fantasme (pervers par essence) pour le sujet du désir.
2° Cela signifie-t-il au contraire que la perversion serait une mort possible, mais non programmée et somme toute accidentelle du désir ? Dans ce cas il faudrait parler surtout des perversions, au pluriel, voire des pervers, plutôt que de la perversion en général. On mettrait en avant le déni de la castration maternelle et sa compensation fétichiste, le défi et la transgression de la loi du Père comme loi du désir, celle-ci évacuée au profit de la volonté de jouissance, etc.
3° Ou bien encore faut-il généraliser la perversion, son concept, mais autrement que dans la première hypothèse ? La perversion serait vraiment la forme a priori du désir, son existence fondée sur son altérité/altération même, son mystère, son scandale ! Et pourquoi cela ? Parce que la réalité à la fois désirée et cause du désir la plus fine, la plus raffinée, en tant que potentiellement jouie, serait d'emblée une réalité pervertie. Je ne veux pas dire par là qu'elle aurait "toujours-déjà" subi une perversion caractérisée. Au contraire, la "fin pervertie" – et par voie de conséquence toute perversion "fine" - se situe aux antipodes du passage à l'acte pervers (comme du raffinement sordide de certains pervers !).
A titre d'exemple, si l'on admet qu'un pervers pédophile jouit de ce qu'il perçoit comme étant la "pureté" ou l'innocence de l'enfant, n'est-il pas urgent de supposer au contraire la nature déjà pervertie de l'enfant, ce qui ne paraîtra pas trop irréaliste ? Supposer l'enfant pur et innocent, et sa chair uniquement tendre, c'est bien sûr le jeter - directement - dans la gueule de l'ogre ! Il s'agit au contraire de jouer "finement" avec la perversion - polymorphe, certes - des enfants pour en finir justement avec les actes pervers à leur encontre. Et quand je dis "jouer", s'agissant des enfants, je ne dis pas que l'adulte doit se placer au niveau de l'enfant et ainsi faire son jeu, ni bien sûr qu'il doit jouer à ses propres "jeux d'adulte" avec l'enfant. Je ne dis surtout pas que les "attouchements" sont licites ou naturels. Là encore : abus, pédophilie, maltraitance. Je dis simplement que la séduction, la tendresse, la complicité ne sont elles-mêmes rien d'autre que les formes (morales ou physiques) d'une jouissance réciproque et polymorphe, donc perverse, mais non victimisante a priori.
Ou quand une certaine forme de perversité devient mesure de l'éthique ! La clef consiste, comme toujours au fond, à retourner cette parodie ou ce semblant de jouissance que représente la perversion structurelle et maligne, en une jouissance partagée et raffinée du semblant. On observera aussi que, ayant posé initialement une question au titre du désir, dans son rapport avec la perversion, c'est encore le concept de jouissance qui fait solution acceptable.